Textes en vrac

Une nouvelle sur le thème du don.

Le départ

Tout est prêt, les mots de la liste « pense-bête » posée sur la table de la cuisine sont biffés. Même ceux, oubliés et griffonnés à la va-vite en fin de feuillet sont devenus illisibles.

Deux caisses sont bouclées et attelées sur la galerie de la voiture qui attend sagement devant la maison. Tout est prêt pour un départ imminent. Pourtant, il n’y a personne pour partir…

Je m’appelle Benjamin, je suis le voisin des Charpentier et j’ai toujours la clé, alors je viens de rentrer dans leur petit pavillon, mitoyen du mien. Je vis au rythme de cette famille. Tous les bruits sont étouffés, mais l’épaisseur des murs me permets de discerner facilement l’activité qui règne dans cette belle famille, dans laquelle les trois enfants sont aussi adorables que bien vivants. Depuis qu’ils sont arrivés dans le quartier, on dirait qu’ils ont amené avec eux une aura positive. Comment vous expliquer, depuis qu’ils sont là, madame Bequer, la vieille dame ronchon du bout de la rue, me dit bonjour depuis son balcon lorsque je pars courir, vous voyez ce que je veux dire ?  J’ai l’impression que personne ne se parlait dans ce petit lotissement, mais que, depuis l’emménagement des Charpentier, les gens se sont rendu compte qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent respirer le même air que leurs voisins et leur parler sans que ça leur coûte .

Pour en revenir aux Charpentier, il y a une heure, il y avait encore de la vie dans leur maison. Une liesse bon-enfant annonciatrice de départ en vacances transpirait de chaque pores de la bâtisse ; la porte d’entrée grande ouverte et  monsieur préparant la voiture, j’entendais toute cette tribu courir, s’agiter, demander haut et fort, « où est le bateau gonflable ? Et  les gâteaux pour la route ?»,  « où est cette satanée crème solaire, on fera des lessives quand ?» ou encore, « combien de temps va durer le voyage ? ». Les réponses semblaient fuser de toutes les pièces et dans le désordre; « Sous la tonnelle, tu prends  la bleue, sans chocolat pour qu’ils ne risquent pas de fondre, mais regarde si elle n’est pas périmée, deux fois, je pense, à côté du gonfleur indice cinquante, on va mettre environ cinq heures trente, les piles de rechange sont rangées par quatre mais il vaut mieux emporter des rustines ! »…

Les escaliers ont vieilli de deux ans en quelques heures. Comme si tout ce qu’il y avait à mettre dans les valises toujours posées grande ouvertes dans la salle, se trouvait à l’étage ; « Où est ton sac de jouets ? (…) En haut ! »  « Qui a vu les serviettes neuves que j’ai achetées exprès ? (…) En haut ! » « Vas me chercher les trousses de toilettes. Elles sont où ? (…) En haut ! » Et boum ! L’escalier qui amortie les bruits de pas. Allez ! Vingt-cinq de plus !

L’heureux charivari, prélude aux départs en vacances, je le connais bien. J’attendais qu’on sonne à ma porte comme chaque année ; « ça y est ! On est prêts, voici la clé de la boite aux lettres (dont on n’a jamais pris le temps de faire le double). Merci de veiller sur la maison Ben, à dans trois semaines ! »

Mais j’attends toujours. Il y a bien eu un surplus d’agitation. Comme un avion publicitaire ajoute son vrombissement aux roulements des vagues sur une plage bondées, on n’y prête guère attention.  À bien y réfléchir, ce regain d’énergie que j’ai pris pour la fin des préparatifs, le départ imminent, a coïncidé avec la sonnerie du téléphone. L’escalier a soudain pris une overdose de pas.

Moi, je suis vite allé chercher le pain avant que mes viennoiseries préférées aient disparu, absorbées par le retour des sportifs du club de marche. Je mets un point d’honneur à passer avant eux, sous peine de ne plus avoir de choix qu’entre un croissant et un pain brioché.  La marche, ça creuse et ça leur enlève tout scrupule.

À mon retour victorieux, il n’y avait plus un bruit chez les Charpentier, l’escalier, fâché ou fatigué avait dû tous les avaler! Je suis certain de ne pas m’être absenté plus de dix minutes.

Me voilà toujours à la porte d’entrée. J’en suis là de mes réflexions, lorsqu’un bruit répétitif attire mon attention. C’est comme si quelqu’un frappait à petits coups réguliers. Ce bruit, que je n’avais pas perçu jusque-là, prend peu à peu toute la place dans le silence pesant. J’arrête de respirer pour écouter ; Cela vient du fond du couloir, entre les chambres des deux garçons. Tel une jeune vacancière évoluant dans le camping de l’horreur, j’avance prudemment, la sueur coulant doucement entre mes omoplates. Cette disparition inexpliquée commence vraiment à me faire flipper. Bon, je vérifie juste s’il n’y a pas d’urgence, si quelqu’un n’est pas en danger immédiat dans la salle de bain et après, j’appelle les secours ! J’avoue, que je suis courageux, mais deux minutes… Mon cœur montre des signes de burnout. Une fois le bout du couloir atteint, je tends la main vers la poignée, avec les battements de mon cœur qui couvrent le bruit de l’eau qui coule, en plus des battements toujours aussi réguliers.

L’eau va jaillir de dessous la porte et je vais découvrir un macchabée,  la main pendant hors de la baignoire à débordement, et la montre cognant contre la paroi au rythme du robinet toujours ouvert. Mon cœur va exploser, je me décide enfin à ouvrir et … au lieu de la scène d’horreur, c’est un tableau terriblement humiliante pour mon égo qui m’accueille. La balayette plongée dans les toilettes, dont la chasse d’eau est coincée, cogne régulièrement sur le bord de la cuvette.

Je décoince le loquet et rengaine la balayette dans son étui,  la chasse se rempli et le silence couvre à nouveau la maison de son manteau d’angoisse. N’en pouvant plus, je décide d’appeler les secours. Je retourne dans la salle et approche la main du téléphone tout en imaginant le gendarme me poser la question : «  Vous n’avez touché à rien ? ». Alors je me ravise et retourne chez moi pour récupérer mon portable, non sans me retourner plusieurs fois, certain qu’on m’observe. J’accélère le pas en passant au bas de l’escalier vorace. Je sais, j’ai trop d’imagination, mais on ne sait jamais.

_                La gendarmerie du centre, que puis-je pour vous ? 

_                Bonjour, je m’appelle Benjamin Neudet, j’étais censé surveiller la maison de mes voisins, mais ils ont disparu.

_                Attendez, vous voulez dire qu’ils sont partis sans vous le dire ? Allons, ils ont dû vous oublier, ils vous appelleront sur la route.

_                Non,  vous n’y êtes pas. La voiture est là, les valises encore ouvertes sont dans la salle. Il y a une heure, il y avait encore du monde. Mais là, ils ont tous disparu ! C’est très inquiétant, je vous assure !

La personne se racle la gorge et change de ton.  Benjamin est certain de l’avoir entendu murmurer « Claude ! Encore un!»

_                Vous êtes chez vos voisins, monsieur ?

_                Non, je suis rentré chez moi pour vous appeler.

_                Alors, ne vous mettez pas en danger, attendez-nous chez vous. Ne sortez que lorsque mes collègues sonneront à votre porte. Vous êtes bien au 5, impasse des cyclamens ?

Surpris qu’ils m’aient déjà localisé, j’acquiesce et je raccroche.

Le cœur battant toujours la chamade, je regarde par la fenêtre de ma salle de bain, à l’étage, afin d’avoir une vue sur l’avant et l’arrière de la maison des Charpentier.  Dix minutes pour aller chercher le pain ! Mais qu’est-ce que s’est passé pendant ce temps ? « Encore un », « Ne vous mettez pas en danger ». Qu’est-ce que ça veut dire ?  Il y aurait encore des kidnappeurs dans la maison ? Rien que d’y penser, je suis pris de malaise.  Je sentais bien que quelqu’un m’observais ! Dire qu’ils étaient certainement  prêts à fondre sur moi si je m’approchais trop et risquais de les découvrir. Où est-ce qu’ils pouvaient bien être cachés ? Dans le placard sous l’escalier, bien sûr ! Encore lui !

J’ai attendu cinq petites minutes, même pas le temps de me faire davantage de films, de monter une histoire plausible, de me calmer en tentant de trouver une issue  logique et moins effrayante à tout ce mystère , pourquoi pas un dénouement hilarant. Un fourgon, toutes sirènes hurlantes, tous gyrophares dehors se plante en travers sur le trottoir. Une partie de ses occupants se rue sur la façade des voisins et le véhicule en vomit d’autres sur ma sonnette d’entrée. Ne voulant pas qu’ils me déglinguent le boitier, je me rue à mon tour sur la poignée pour leur ouvrir, sans oublier au passage de demander pardon à mon escalier pour toute cette violence. On n’est jamais trop prudent.

_ Monsieur Neudet ?

_ Oui …

_ Attention, chaque seconde compte. Est-ce que vous avez  laissé ouverte la maison de vos voisins et si non, est-ce que vous pouvez nous en donner les clés ?

Sans un mot,  après avoir répondu de la tête aux questions, je me retourne pour prendre les clés sur le meuble à chaussures. Deux hommes commencent à me parler en me poussant subrepticement vers le canapé, pendant que le troisième m’arrache le trousseau comme on attrape un relais et court ouvrir au reste de la troupe.

La question suivante me donne la médaille de bronze du plus mauvais limier de la terre.

_ Avez-vous tenté d’appeler les Charpentier sur leurs portables ?

_ Non, j’avoue que non, mais j’ai leurs numéros.

Nous appelons en premier Lisa, mais c’est un gars de l’équipe qui répond, son téléphone est resté à la maison. Pour les numéros de Pierre et des deux grands, nous tombons directement sur la messagerie. Ce qui englue encore la situation, pourquoi personne ne répondrait-il si tout allait bien ?

J’ai, ensuite,  à peine le temps d’expliquer que j’attendais que les Charpentier m’apportent la clé de la boite aux lettres, vu qu’ils n’ont jamais pris le temps d’en faire un double, que le relayeur revient en courant et annonce : «  C’est clair ! ».

C’est tout sauf clair, mais je n’ose pas répliquer, je me lève avec mes deux cerbères qui m’invitent à poursuivre sur les lieux de la disparition. 

Au moment de passer le seuil, le plus gradé me demande : « Vous n’avez touché à rien ? ». C’est totalement stupide, mais pendant deux secondes, je jubile.

_ Juste à la chasse d’eau restée coincée dans les toilettes du rez-de-chaussée, la balayette était dans la cuvette.

_ Les portables éteints ou oubliés, les toilettes quittées à la va-vite et la voiture qui n’a pas bougé, ça devient très inquiétant.

Dans ces cas-là, m’explique le gendarme, les premières heures sont décisives. Ses hommes interrogent le voisinage, il dit que ceux qui pensent n’avoir rien vu s’avèrent souvent bien plus précieux avec leurs détails, à première vue, insignifiants, que ceux qui regardent trop les téléfilms et croient pouvoir mener l’enquête à leur place.

_ Le garage est vide, mais ils pourraient avoir deux voitures, est-ce que c’est le cas ?

Au temps pour moi, je viens de me hisser à la première place sur le podium, j’ai droit à la médaille d’or du plus mauvais limier de tous les temps.

_ Oui, c’est vrai, ils ont deux voitures, celle de madame est une berline sensée rester dans le garage durant les vacances.

_ Bien. S’ils sont partis dedans, un des voisins les aura peut-être vus. Cinq dans une berline, cela ne laisse pas de place pour des ravisseurs. En général, c’est une camionnette qui se gare devant la maison et avale toutes les proies en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.  La berline est peut-être en réparation, nous allons vérifier dans les garages alentours. Donnez-moi le modèle et la couleur. Les photos de famille vont nous permettre de donner un signalement correct dans les locaux de police et de gendarmerie et dans les hôpitaux.

_ Dans les hôpitaux ?

_ Si un des membres de la famille, m’explique  le gendarme qui m’interroge depuis le début, parvient à s’échapper, soit il est blessé et un quidam appelle les secours, soit il se présente aux autorités. Dans les deux cas, s’il est désorienté, un signalement permettra au service qui l’accueillera de le reconnaître.

Soudain mon portable sonne. Mon sang se glace, c’est le numéro d’un des garçons ! Je reconnais la voix de Lisa, elle est en train  de pleurer. Je regarde les hommes, pour leur faire comprendre. Ils me font signe de mettre le haut-parleur. Toute activité cesse brutalement dans la maison. Ceux qui cherchaient des indices dans la paperasse, ceux qui relevaient les empreintes sur le balai à chiotte, tous s’arrêtent, obéissant au signal relayé de leur chef.

_ Allo, Benjamin ? répète la voix, toujours en pleurant. Tu m’entends ? Je ne peux pas rester longtemps… pas le droit d’allumer les portables… capte mal, je suis sur un balcon… étions les suivants sur la liste… Thibault … en salle d’opération… va enfin recevoir un rein… don du ciel !

ERB

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